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Unités de représentation

mis à jour le 6 octobre 2014

Traits : une approche intégrée phonétique, phonologique et psycholinguistique

Comme points forts de notre recherche, nous soulignerons certaines études portant sur l’implémentation phonétique des traits distinctifs, leur rôle dans la production et la perception de la parole, et leur rôle dans l’acquisition des langues.

  • L’implémentation acoustique, articulatoire, et aérodynamique des traits distinctifs

Les recherches menées sur cette problématique font suite au projet ACI-PROSODIE "Bases phonétiques des traits distinctifs : la théorie quantique (2004-2007)", coordonné par feu N. Clements et R. Ridouane. Les travaux sur ce thème ont donné lieu à la publication d’un numéro spécial de Journal of Phonetics qui a fait suite au colloque international « Phonetic Bases of Distinctive Features », à la publication d’un ouvrage collectif qui a fait suite au colloque « Where do phonological features come from ? », et à la publication de plusieurs études sur des traits particuliers, notamment le voisement et l’aspiration , l’emphase et la pharyngalisation. Un gros travail sur la description articulatoire et acoustique d’un type d’obstruantes, les fricatives sibilantes, a aussi été mené par M. Toda. Sa thèse et les articles en découlant présentent une description articulatoire détaillée des sibilantes non voisées à partir de données IRM de 30 sujets représentant sept langues différentes. A l’aide d’une modélisation acoustico-articulatoire, elle a examiné la contribution des gestes articulatoires (parfois spécifiques aux locuteurs) aux caractéristiques acoustiques des sibilantes et ainsi pu comparer les critères qui régissent le système des fricatives sibilantes, étant donné le système consonantique de la langue, les contraintes physiques et l’impact acoustique des gestes articulatoires. Un ouvrage collectif sur les obstruantes publié par M. Toda et collaborateurs a fait suite à un colloque qu’ils ont organisé au ZAS à Berlin en 2005 sur ces ‘Turbulent sounds’ avec l’objectif de faire un état de l’art des techniques d’investigation et des angles d’approche autour de cette classe de consonnes.

Dans tous ces travaux liés à l’implémentation des traits distinctifs, nous avons explicité l’intérêt de combiner les dimensions acoustique et articulatoire dans la définition des traits distinctifs. Partant de l’hypothèse qu’un trait [T] quelconque est un rapport entre une articulation donnée et son produit acoustique, valable pour toute la classe de sons définis par [T], la satisfaction de ces deux conditions est considérée comme nécessaire pour le recouvrement du trait. La conclusion principale de ces travaux est qu’un segment peut être défini par un trait si et seulement si il satisfait à la fois la définition articulatoire et la définition acoustique de ce trait.

  • Traits ou gestes articulatoires ?

La question de savoir si les gestes articulatoires sont une alternative viable aux traits distinctifs pour représenter les énoncés de parole, tant en production qu’en perception, est loin d’être résolue. Dans une étude récente, Best & Hallé ont attiré l’attention sur la capacité des deux approches à rendre compte des contraintes de timing intra- ou inter-segmental. Dans le cadre de la phonologie articulatoire, ces contraintes sont directement et explicitement représentées, ce qui donne aux gestes un avantage représentationnel du moins pour les cas où le timing est crucial.

  • Traits en acquisition

Les travaux de N. Yamaguchi ont traité de l’acquisition des consonnes par des enfants francophones monolingues. Dans sa thèse de Doctorat, elle a montré que l’utilisation des traits et des principes qui leur sont associés permet de rendre adéquatement compte du parcours d’acquisition des consonnes en français. Son analyse des données a dégagé deux grandes étapes dans le parcours d’acquisition des contrastes consonantiques. La première étape rend compte de l’acquisition isolée des contrastes opposant les consonnes, dont l’ordre est guidé par le principe de hiérarchie des traits et le principe d’évitement de la marque. La seconde étape consiste en la diffusion, à l’ensemble du système, d’un trait acquis de façon isolée. Cette diffusion est guidée par le principe d’économie des traits.

Entre traits et syllabes : Phonèmes et groupe de phonèmes

  • Gémination consonantique : à l’interface de la phonétique et de la phonologie

Les consonnes géminées posent une série de questions qui intéressent aussi bien les phonologues que les phonéticiens, qu’il s’agisse de leur implémentation phonétique que de leur représentation et comportement phonologiques. Ces questions ont été à l’origine de plusieurs travaux au sein de notre unité. Ridouane et collègues, à partir des données sur le berbère, a montré que les caractéristiques phonétiques des géminées sont mieux rendues en traitant structurellement ces segments comme deux unités de durée liées à une position mélodique. Cette différence structurelle se reflète dans les différences observées dans la durée acoustique et articulatoire pour tous les segments et dans toutes les positions (y compris pour les occlusives sourdes après pause). D’autres travaux concernent les corrélats perceptifs de la gémination et l’implémentation phonétique des différents types de géminées. Les travaux sur la perception abordent la question délicate des occlusives géminées sourdes à l’initiale absolue et montrent qu’en l’absence du corrélat principal de la gémination (la durée), le contraste simple/géminé est neutralisé dans cette position. Les résultats sur les différents types de géminées mettent en lumière un parallélisme particulièrement intéressant entre les caractéristiques phonétiques et le comportement phonologique des géminées lexicales et par assimilation d’un côté, et des géminées par concaténation de l’autre. Tous ces travaux ont été discutés en lien avec la nature acoustique ou articulatoire des cibles de la production de la parole et par rapport à la représentation mentale des géminées.

  • Allongement compensatoire

Le phénomène de l’allongement compensatoire a été traité dans le travail de thèse de Beltzung par l’examen de 42 langues. L’apport principal de cette thèse est la reconnaissance d’un type d’allongement compensatoire jusqu’ici reconnu comme impossible dans la littérature : l’effacement d’un segment en attaque de syllabe (initiale ou intervocalique) et l’allongement d’une voyelle suivante ou précédente. Outre ce travail de thèse, la typologie et le problème de représentation que posent l’AC ont fait l’objet de plusieurs autres travaux, notamment dans le cadre de l’acquisition des structures prosodiques.

  • Séquences consonantiques

Les questions autour de la complexité structurelle des séquences de consonnes ont fait l’objet d’un workshop suivi d’un recueil publié par Kühnert et ses collègues de Munich. Kühnert et al. ont effectué des études acoustiques et articulatoires de la coordination temporelle des gestes articulatoires pendant la production de groupes de consonnes en position initiale de mot en français et en allemand. La coordination temporelle est étudiée en fonction de la nature des segments en variant le mode d’articulation de C2 (/l/ vs. /n/) et le voisement de C1 (/p/ vs. /b/, /k/ vs. /g/). Les résultats montrent un effet robuste dans les deux langues avec moins de chevauchement inter-gestes si la deuxième consonne est une nasale. La comparaison des deux langues montre que pour l’allemand, contrairement au français, un effet stable de moins de chevauchement inter-gestes pour les consonnes C1 non-voisées par rapport aux consonnes C1 voisées. Ces différences sont probablement liées à des différences dans l’établissement du voisement et leurs conséquences pour les propriétés acoustiques des transitions de C1-C2.

  • Consonnes et voyelles en acquisition

Hallé et Cristia ont effectué un travail de synthèse sur les données et théories de la littérature de ces 20 dernières années sur les unités de représentation en acquisition de parole. Une emphase particulière est donnée à la séparation fonctionnelle consonne/voyelle. Les recherches récentes montrent pour les consonnes une motivation essentiellement lexicale, tant lors de l’acquisition que dans la compétence adulte ; les voyelles sont quant à elles liées à la structuration prosodique et/ou syntaxique des énoncés. Ce travail est le point de départ d’un projet sur les rôles comparés des consonnes, des voyelles, et des tons dans les représentations adultes (voir Projets). Un autre aspect de la séparation fonctionnelle consonne-voyelle est la question des cooccurrences consonnes-voyelles dans les langues du monde, voire dans les productions des jeunes enfants. Sont-elles régies par des contraintes universelles (e.g., d’ordre biomécanique) ou bien échappent-elles au moins en partie à ces contraintes ? Cette question a été abordée par l’examen de bases de données lexicales portant sur des corpus de parole dans plusieurs langues. Relié à ce thème de recherche, le M2 de M. Poirier-Coutansais a comparé le babillage français, anglais et chinois d’enfants de 9 mois.

Syllabe : objet théorique et réalités physiques

Un travail de synthèse portant sur la syllabe comme unité théorique et comme objet physique a été effectué par Ridouane, Meynadier et Fougeron. Dans la majorité des langues du monde, la définition de l’élément essentiel et obligatoire de la syllabe (le noyau) et de ses marges est presque toujours corrélée avec la distinction entre les sonantes (essentiellement les voyelles) et les obstruantes. D’où la question de la définition du noyau sur la base de ses propriétés intrinsèques en tant que segment (une voyelle, une sonante), de ses propriétés relatives aux segments adjacents (sommet de sonorité) ou de quelque autre propriété (par exemple un point d’ancrage pour l’alignement temporel des gestes articulatoires). Pour autant, il existe des langues dont les structures syllabiques permettent à des segments obstruants d’occuper le noyau de la syllabe. C’est le cas notamment du berbère tachlhit. L’existence de telles structures est intéressante du point de vue phonétique car elle permet de tester un ensemble de propositions sur la manifestation acoustique et articulatoire de différents groupements consonantiques qui ne se distinguent que par leur structure syllabique.

  • Syllabes sans voyelles : quelle implémentation phonétique ?

Dans le cadre de la Phonologie Articulatoire, la structure syllabique émerge de la coordination temporelle entre les gestes articulatoires. Dans cette lignée, nous avons mené plusieurs travaux sur la manifestation phonétique des syllabes sans voyelles en berbère. Un des résultats les plus marquants suggère que l’organisation syllabique se traduit essentiellement par des patrons d’organisation gestuelle spécifiques : la coordination des gestes de C1 et C3 par rapport à C2 est plus stable quand C2 est noyau. Dans cette position, C2 est moins chevauché par la consonne suivante et leur coordination varie moins entre les répétitions. Une hypothèse est que ce patron de coordination spécifique entre le noyau et les consonnes adjacentes pourrait être gouverné par un souci de préservation des indices perceptuels de l’élément central de la syllabe : le noyau. Un autre résultat important, à partir de données EMMA sur la coordination articulatoire, montre que les séquences de type #CCV (e.g. [ftu] « pars ») présentent les caractéristiques d’une forme hétérosyllabique (i.e. C.CV), appuyant ainsi l’analyse phonologique selon laquelle les attaques complexes sont prohibées dans cette langue.

  • Travaux sur le schwa : une voyelle ou une simple transition ?

En plus des travaux sur le schwa en français (voir partie B), une partie des travaux menés par notre équipe a trait au statut des vocoïdes voisés qui sont parfois présents dans des séquences consonantiques en berbère (e.g. [t@gna] « elle a cousu »). D’où viennent ces vocoïdes ? S’agit-il de voyelles épenthétiques insérées par la composante phonologique pour occuper le noyau de syllabe ou simplement d’éléments transitionnels qui n’ont aucune valeur structurelle ? Les résultats obtenus à partir des données acoustiques, fibroscopiques, EPG et échographiques montrent que cet élément n’est qu’un sous produit de l’articulation de ces séquences consonantiques. Sa présence est une conséquence automatique de l’interaction entre les spécifications laryngées et le degré de chevauchement des consonnes adjacentes.

  • Consonnes syllabiques en copte

Dans certains dialectes du copte, langue Afro-asiatique éteinte originellement parlée en Egypte, il existe une alternance schwa/consonnes syllabiques très intéressante. Cette alternance met en évidence un certain type de représentations des consonnes syllabiques du copte, formalisé par l’intermédiaire d’un modèle gabaritique strictement CVCV (où C = consonne et V = voyelle). Ce travail sur les consonnes syllabiques montre que celles-ci doivent être représentées comme des objets qui branchent « à gauche » (associées à la fois à une position V et C).

  • Bon contour de sonorité

Dans nos travaux sur la perception par les espagnols d’une voyelle prothétique /e/ avant /s/ + consonne (voir §2.2.3) —par exemple, dans “statue” [staty] perçu /estatu/—, nous avons tenté de réexaminer l’influence du contour de sonorité sur la réparation phonologique perceptive (suggérée par une série de travaux récents de Berent et collègues) en comparant des syllabes /sCid/ commençant par les clusters /sm/, /sf/, et /sp/, donc avec des contours de sonorité commençant par une montée, un plateau, et une chute de sonorité respectivement, c’est-à-dire de moins en moins conformes à un contour syllabique bien formé. Berent et collègues (e.g., Berent et al., 2007 ) proposent que les contours mal formés devraient induire davantage de réparation phonologique que les contours bien formés. Nous n’avons pas répliqué ces résultats avec /s/+consonne, ce qui est en accord avec l’hypothèse d’un statut particulier des clusters /s/+consonne, en particulier celle selon laquelle /s/ y est extra-syllabique (Rialland, 1994 ).