Accueil > Recherche > Thématiques de Recherche > Questionnements phonétiques, phonologiques et psycholinguistiques

Traitements

Assimilation de voisement en français

  • Aspects de l’assimilation en production

    Deux études ont été menées sur l’assimilation de voisement en français. L’une basée sur un corpus de parole journalistique d’une centaine d’heures. L’autre sur un corpus de parole lue, donc contrôlé pour les facteurs qui nous semblaient d’intérêt. (Cette deuxième étude portait également sur le slovène AND10-MAS-01). Dans la première étude, le voisement des obstruantes, occlusives ou fricatives, a été quantifié par l’indice principal de taux de voisement (v-ratio). La question posée était celle du caractère graduel versus catégoriel de l’assimilation inter-mot, du point de vue du v ratio. Il a été trouvé que l’assimilation est un processus optionnel mais elle tend à être complète lorsqu’elle a lieu. Pour aboutir à cette conclusion, les distributions de v-ratio dans les contextes assimilatoires comparés aux contextes non-assimilatoires ont été analysées. Dans la seconde étude sur un corpus contrôlé de parole lue, nous avons répliqué ce résultat pour l’assimilation de voisement et non pour celle de dévoisement, qui semble être souvent partielle. Nous avons également raffiné la description de l’assimilation de voisement par l’analyse d’indices secondaires de voisement : indices de durées et d’intensité. Nous avons trouvé que les patterns de durée caractéristiques des sourdes vs. sonores n’étaient pas modifiés par assimilation. C’est donc peut-être surtout dans ce sens qu’on peut considérer l’assimilation de voisement comme incomplète.

  • Compensation pour l’assimilation en perception

    Une série de travaux en perception des formes assimilées a été menée, dont le point de départ était les données de production recueillies dans Snoeren et al. (2006 ). Ces données suggéraient une asymétrie entre assimilation de dévoisement partielle et assimilation de voisement quasi-complète, du point de vue du v-ratio. Dans une première étude, utilisant un paradigme d’amorçage formel auditif-visuel, nous avons montré que le rôle du contexte assimilant diffère selon que l’assimilation est complète ou non. Pour les assimilations complètes (e.g., jupe droite > jube droite), le contexte assimilant facilite la compensation pour l’assimilation. Ce n’est pas le cas pour les assimilations partielles (e.g., robe sale > rope sale), où la seule information bottom-up (les traces du voisement sous-jacent dans la forme produite) permettent la récupération de la forme sous-jacente : le contexte assimilant n’est pas nécessaire). Dans une seconde étude, nous avons examiné plus en détail la compensation pour l’assimilation dans les cas d’assimilation complète du point de vue du v-ratio pour des mots potentiellement ambigus (par exemple, soute > soude). Utilisant un paradigme d’amorçage sémantique auditif-visuel, nous avons trouvé que soute complètement assimilé pour le taux de voisement (prononcé [sud]) amorce un mot relié à soute comme bagage, tandis que soude —forme canonique du mot “soude”— n’amorce pas du tout bagage. En analysant finement les items tels que [sut] < soute, nous avons découvert qu’ils conservaient des traces du voisement sous-jacent, en particulier un pattern de durées voyelle-consonne court-long typique des mots avec obstruante finale sourde.

Perception des segments non-natifs

La perception des sons d’une langue étrangère (cf. Polivanov, 1931) permet de se faire une idée de la perception des sons de parole à un stade prélexical, avant que la reconnaissance des mots ne puisse affecter la reconnaissance des unités sous-lexicales telles que les phonèmes. (Ce champ de recherche n’est pas à confondre avec celui de l’acquisition d’une langue seconde.) Un master sur ce thème a comparé les espaces perceptuels du français et de l’anglais.

  • Le contraste /r/-/l/ et les Japonais

    Dans plusieurs études en collaboration avec Catherine Best, nous avons examiné des cas d’assimilation perceptive de contrastes phonémiques non-natifs, en particulier la perception par des Japonais du contraste /r/-/l/ (Yamasaki, Hallé et Best, 1999 ). Par rapport aux nombreuses études sur les contrastes /r/-/l/ anglais, l’originalité de notre travail était que nous comparions les contrastes /r/-/l/ de l’anglais américain et du français. Nous trouvions que les Japonais rencontraient peu de difficulté avec le /r/-/l/ français. Cependant, nous avions testé des Japonais vivant à Paris, qui avaient tous bien plus d’expérience avec le français qu’avec l’anglais, ce qui pouvait donc expliquer nos résultats. Nous avons repris cette étude en 2008, en testant à Tokyo des Japonais qui n’avaient jamais été exposés au français. Nous avons retrouvé les mêmes résultats qu’en 1999, au détail près que les Japonais de 2008 assimilent le /r/ français à un /g/ plutôt qu’à un /h/ japonais (tendance majoritaire en 1999) : les Japonais sont bien “sourds” au contraste /r/-/l/ de l’anglais, mais pas à celui du français. Nous montrons de plus que cette différence ne peut pas s’expliquer entièrement par des considérations acoustiques ou auditives. Cette étude fait l’objet d’un article en soumission à Plos One.

Perception des séquences non-natives : réparations phonologiques

Ce volet de nos recherches est une extension du précédent en ce qu’il étend la notion de surdité phonologique aux combinaisons de segments. Nous avions dès 1998 montré que les Français perçoivent [tl] en position initiale comme /kl/ et non */tl/ (Hallé et al., 1998 ). Ce type de phénomène que nous avons appelé réparation phonologique perceptive a été depuis largement étudié par les psycholinguistes pour préciser la nature des traitements et des représentations mis en jeu.

  • Réparation par insertion de voyelle /e/ prothétique : sC > esC

    En espagnol, parmi d’autres langues, /s/+consonne est illégal en début de mot (*/#sC/). Les données sur les mots d’emprunt, ou sur les erreurs de prononciation des hispanophones (e.g., [estatu] pour statue), suggèrent que les hispanophones entendent un /e/ prothétique dans les clusters initiaux sC. C’est en effet ce que nous avons montré grâce à une tâche d’identification de continua sC-esC (e.g., spid-espid), où des francophones servaient de sujets contrôle (CUE11-ACTI-01). Nous avons montré que ce type de réparation était essentiellement prélexical. Enfin, nous avons montré que le processus de réparation était non-conscient et automatique, grâce à une procédure d’amorçage visuel masqué où les amorces n’étaient pas perçues consciemment : “special” facilite “especial”, mais “scuro” ne facilite pas “oscuro”, suggérant que “sC” est réparé en “esC” de façon automatique par un traitement non-conscient opérant à un niveau prélexical. De plus, ces données montrent que cette réparation phonotactique s’applique au code phonologique activé par une séquence orthographique en présentation visuelle.

  • Réparations par substitution /tl/>/kl/ et /dl/>/gl/

    Nous avons tout d’abord étendu nos données de 1998 à une situation interlangue en testant des sujets français, américains, et israéliens sur des contrastes /tl/-/kl/ et /dl/-/gl/ produits par un locuteur de l’hébreu, où tous ces clusters sont légaux. Les locuteurs natifs de l’hébreu servaient de contrôle. Par rapport à ces sujets contrôle, les sujets français ou américains avaient du mal à discriminer et identifier ces contrastes, suggérant qu’ils “réparaient” perceptivement /tl/ en /kl/ et /dl/ en /gl/. La réparation était d’ailleurs bien plus systématique pour /tl/ que pour /dl/. Nous avons ensuite questionné le locus de la réparation — prélexical vs. lexical — ainsi que son caractère automatique vs. conscient. Une série d’études en décision lexicale auditive simple ou en amorçage audiovisuel, menées avant 2007, indiquaient par exemple que *tlavier est traité comme le mot clavier bien davantage que *tlacard n’est traité comme placard, suggérant que la réparation n’est pas de nature lexicale : dans les deux cas, /tl/ est réparé prélexicalement en /kl/, produisant le mot clavier ou le non-mot *clacard (cf. Segui, Frauenfelder, & Hallé, 2001 ). Nous avons répliqué ces résultats avec un paradigme d’amorçage audiovisuel à cible constante (e.g., cible CLAVIER ; amorces tlavier, dlavier, et non-reliée) (mémoire M2 de Natalia Kartushina, 2010). Enfin, dans le cadre de l’ANR “PHON-REP”, nous avons abordé la question du caractère automatique de la réparation /tl/>/kl/, en utilisant le paradigme d’amorçage visuel masqué.

Accès au lexique

Les processus d’accès au lexique, tant en modalité auditive que visuelle, sont un thème majeur en psycholinguistique. Dans nos travaux récents, l’accès au lexique est abordé par exemple dans nos recherches sur la compensation pour l’assimilation (voir §2.2.1), et dans celles portant sur les réparations phonotactiques, où nous montrons par exemple que la forme tlavier est reconnue comme une occurrence du mot clavier. Nous avons également travaillé sur l’accès au lexique en acquisition.

  • Articles / mots en acquisition

    Dans une étude sur la reconnaissance par les jeunes enfants (11 mois) de mots familiers et de syntagmes nominaux article + nom, nous avons trouvé (1) que les enfants reconnaissent les articles du français malgré leur faible saillance perceptive et (2) que l’article dans les syntagmes article + nom facilitait la reconnaissance du nom. Ceci montre que les enfants de 11 mois sont déjà capables de décomposer les syntagmes nominaux grâce au repérage des articles et suggère d’autre part que l’acquisition des mots est guidée entre autres par le squelette des énoncés que fournissent les mots de fonction.

  • Débat global / analytique

    Toujours en acquisition, dans le cadre du travail de synthèse mené avec A. Cristia, nous avons fait le point sur la question du format de codage des mots acquis par les enfants. Notre proposition est que le codage est assez strictement spécifié dès le départ pour ce qui est des consonnes avec des contraintes relativement fortes pour les syllabes accentuées ; pour les voyelles, le développement va vers davantage de flexibilité avec l’âge. Ceci est cohérent avec la plus grande implication lexicale des consonnes que des voyelles, tendance forte trouvée dans les langues du monde.

Segmentations en mots

Une série de travaux menés par E. Shoemaker et C. Fougeron traitent de la segmentation de la parole continue, et plus particulièrement l´exploitation des indices acoustiques dont l´auditeur se sert pour localiser les frontières de mots et pour couper le signal sonore en mots discrets. Shoemaker a montré que les auditeurs sont sensibles à la durée segmentale des consonnes de liaison en français et peuvent s´en servir pour segmenter la chaine parlée en cas d´ambiguïté à l´oral (cf. un air et un nerf). C. Fougeron et collègues se sont penchés sur la question de la segmentation de la chaine parlée dans des cas d’enchainement en français. Ils ont mis en évidence certaines variations positionnelles de consonnes, notamment le /R/, et que les auditeurs pouvaient utiliser ces indices en perception. Ces travaux contribuent à un corpus de recherches qui montrent l´exploitation de la variation allophonique dans le traitement de la parole continue et dans l´accès au lexique mental.

Les travaux de Shoemaker ont testé les capacités perceptives des apprenants tardifs quant à l´exploitation de la variation allophonique en français L2. Il ressort de cette étude que les locuteurs non-natifs très avancés peuvent aussi utiliser la durée segmentale comme indice de segmentation. Ces résultats ont des conséquences manifestes pour l´étude de l´acquisition de la phonologie en L2 et la plasticité du système perceptuel chez les apprenants tardifs dans la mesure où plusieurs apprenants ont montré un taux de perception égal à celui des locuteurs natifs.