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Axe de Recherches


Après un bac scientifique, j’ai été initiée à l’informatique et à la traduction automatique des langues sous la direction de Bernard Vauquois, au Centre d’Etudes et de Traduction Automatique à Grenoble.
Mon premier travail a porté sur la synthèse de la parole, sur la génération de la prosodie en français à partir de la syntaxe, au centre de recherche de IBM France, à La Gaude, une époque où les ordinateurs étaient gros comme des armoires, où la synthèse en était encore à ses premiers balbutiements, et où la génération automatique de la prosodie n’existait pour aucune langue. C’est à cette époque que j’ai appris à observer, le signal de parole, le modifier, le reconstruire, et petit à petit à le connaître et à le reconnaître. La publicité par IBM de mon travail sur la génération de la prosodie à partir de la structure prosodique de la phrase (une première) m’a conduite jusqu’au Speech Communication Group du MIT, dirigé par le professeur Ken Stevens, le symbole même de la noblesse de la recherche. C’est là, à Cambridge, d’abord au fameux building Twenty, puis au building 36, que j’ai reçu l’essentiel de ma formation, en particulier en phonétique acoustique. J’ai pu apprécier l’ambiance chaleureuse d’un groupe de recherche hétérogène, très productif, où régnait une grande liberté de pensée. C’est à Cambridge que j’ai pu faire mes premières armes dans l’enseignement supérieur.
Puis, de retour en France, je fus ingénieur à France Télécom pendant 15 ans, au Centre de recherche de Lannion, du temps de sa splendeur. J’ai travaillé à mi-temps sur la reconnaissance automatique de la parole à base de connaissances et à mi-temps sur l’automatisation des centres de renseignement. Je faisais alors aussi partie d’une joyeuse petite équipe de prospection sur les technologies du futur, plus ou moins tenue au secret. Cette longue expérience en reconnaissance automatique de la parole m’a beaucoup appris sur la variabilité du signal de parole en français. Les réunions où nous nous forcions à imaginer les technologies du futur m’ont aussi donné le goût de la prospection et de penser au delà de l’existant.
Puis l’ère des statistiques sur gros corpus pour la reconnaissance automatique de la parole et l’ère de la concaténation pour la synthèse de la parole sont arrivées.
Déçue par l’introduction massive (mais positive) des statistiques en RAP, et conquise par l’ambiance universitaire lors d’une année sabbatique à l’université d’Aix-Marseille, obtenue grâce à une invitation du Professeur Mario Rossi, et témoin anxieux du début du désengagement de France Télécom pour la vraie recherche, j’ai espéré trouver une voie qui me permette de continuer à satisfaire mon envie de "chercher" et d’approfondir mes connaissances sur la face parlée du langage. Une opportunité m’a été offerte par l’université Sorbonne Nouvelle en 1990, où j’ai été nommée professeur, comme successeur de Monsieur le Professeur Gsell, qui venait alors de prendre sa retraite. Et par chance, je suis devenue alors directeur d’une toute petite UMR (alors UPRESA). Une UMR offre le cadre idéal pour la recherche et la formation par la recherche des étudiants. Le Laboratoire de Phonétique et de Phonologie, que j’ai dirigé conjointement avec Annie Rialland pendant un long moment, puis en alternance, et enfin seule, est devenu, au fil du temps et des embauches, un lieu de discussions croisées sur la phonétique, la phonologie, la médecine, l’orthophonie, et ingénieurs, entre théories et applications, entre crayon de papier et fer à souder, entre étudiants, chercheurs et enseignants chercheurs, français ou de passage à Paris. 10 ans après mon arrivée, j’avais pleinement la sensation de revivre l’ambiance du groupe recherche très productif et très sympathique que j’avais tant appréciée avant, au MIT. La chance a joué un grand rôle : l’accueil favorable de la Sorbonne Nouvelle et le soutien de mes collègues ; les possibilités d’investigation physiologique favorisées par le fait que le laboratoire est situé à cheval entre l’université Sorbonne Nouvelle (19 rue des Bernardins) et l’Hôpital Européen George Pompidou (dans le service dirigé par Monsieur le Professeur Brasnu) ; la présence du docteur Lise Crevier-Buchman, qui est le pilier de l’installation de la phonétique clinique en France, qui fut mon étudiante et qui a rejoint le groupe grâce au CNRS. Les possibilités de recherche se sont affermies grâce à l’obtention d’un équipement CNRS mi-lourd, en 2008 qui a permis de mettre en place une plateforme, et grâce à de nombreux contrats obtenus par les différents membres du groupe.
Malheureusement, l’enseignement, la correction de centaines de copies, d’articles , la direction de plus d’une centaine de travaux étudiants, et les charges administratives toujours croissantes laissent peu de temps pour une recherche personnelle. Mon grand regret est de n’avoir jamais pu refaire de la recherche de façon continue, de ne pas avoir eu le temps de publier, depuis mon arrivée à l’université et j’ai attendu avec une certaine impatience le moment de l’éméritat pour pouvoir enfin réaliser des recherches qui me tiennent à coeur et de développer des applications utiles, en particulier dans les domaines de l‘apprentissage des langues, de la rééducation, et des implantés cochléaires. Si les statistiques et les gros corpus ont changé le cours des choses et sont parfois vues naïvement (et dangereusement) comme une alternative à la recherche fondamentale, le prochain challenge est la mise en contact de méthodes et de disciplines différentes. Le système français ne favorise vraiment pas le mélange des étudiants de formation complémentaire, alors que souvent ce mélange permet l’éclosion d’idées originales et d’outils nouveaux. La mise en place avec des collègues en 2010 du laboratoire d’excellence Empirical Foundations of Linguistics (dont je suis l’actuel directeur) avec 13 équipes de Paris3, Paris5, Paris7, Paris13 et l’Inalco a favorisé les relations entre différents domaines de la linguistique, ce qui va dans la bonne direction !
A part le Labex , qui est un projet à 9 ans, les projets deviennent de plus en plus des projets à court terme, type ANR, laissant peu de place à l’imagination et à l’innovation. La raideur et le rythme insensé des nouvelles réformes universitaires mises en place et la multitude des contraintes liées à des systèmes informatiques peu inspirés ne permettent plus de faire une formation à la carte et de s’adapter aux besoins de complément de formation de chaque étudiant, et cela engendre une diminution de la qualité de la formation au niveau des masters.
J’ai eu la chance de connaître plusieurs systèmes éducatifs, et plusieurs équipes de recherche. J’ai eu le grand honneur d’être invitée à faire des recherches dans les laboratoires les plus prestigieux : à Bell Labs, en 1983, sur l’articulatoire avec Osamu Fujimura, et de nouveau à MIT, en 1986, invitée par Victor Zue, sur la reconnaissance automatique de la parole, et deux séjours, au Japon, à ATR (Kyoto), sur la prosodie de l’anglais. J’ai aussi la chance d’être régulièrement invitée à donner des conférences ou des cours aux quatre coins du globe, de pouvoir discuter recherche et formation par la recherche avec des collègues du monde entier, de garder contact avec des amis chercheurs revus régulièrement au cours des rencontres internationales. The last but not the least, j’ai la chance d’être en contact direct avec tous les « Speech scientists » (comment traduire ?) dont j’admirais les travaux, Ken Stevens, Gunnar Fant, Osamu Fujimura, John Ohala, Peter Ladefoged, Klaus Kohler et de nombreux autres, et pour certains, en contact quotidien, en particulier, Nick Clements et Shinji Maeda.
Nous avons eu la consolation d’avoir fait de la recherche par étudiant interposé, par la direction d’une trentaine de thèses (sic) et plus de 100 masters (sic). Nous avons pu favoriser l’éclosion de nouvelles instrumentations au sein de notre laboratoire, en particulier en collaboration avec Shinji Maeda et Kiyoshi Honda. Le manque d’un environnement technique approprié n’a pas permis de développer tout ce qui aurait du être développé. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à former des étudiants par la recherche et j’ai vraiment apprécié leur très grande diversité : français et étrangers, linguistes, ingénieurs, orthophonistes et médecins. Ce sont ces dizaines d’ étudiants qui ont complété ma formation par leurs problématiques, dans des domaines très divers et sur un grand nombre de langues (plus de 120 masters/DEA et plus de 30 thèses à diriger, c’est très enrichissant !) . Bonheur suprême pour un directeur de thèse, une grande proportion des thésards ont réalisé leurs rêves, en France et à l’étranger, et ont déjà rejoint la liste des « Speech Scientists » passionnés par la recherche et par l’enseignement, certains se sont faits un nom et sont devenus des collègues avec qui il fait bon réfléchir sur un problème particulier.
Lire des spectrogrammes, en plusieurs langues, est resté un des mes passe-temps favoris, et illustrer les phénomènes observés par la synthèse articulatoire (avec le programme Maeda, cela va sans dire !). Mon livre préféré reste naturellement le livre de Gunnar Fant, Acoustic Theory of Speech Production, suivi de près par le livre de Ken Stevens, mon mentor. C’est du reste sur la lecture des spectrogrammes, les nomogrammes de Fant et la synthèse articulatoire que je base mon enseignement. Etre devenu enseignant à l’université est vraiment une chance inouïe ! J’ai toujours trouvé très amusant d’enseigner et de diriger des recherches et j’apprécie particulièrement le contact rafraîchissant avec les étudiants. Je compte mettre l’essentiel de mes cours sur Internet après mon émeritat. Et je pourrai enfin réaliser de nouveau mon rêve : essayer des applications pour l’enseignement de la prononciation des langues ou sa remédiation, basées sur des connaissances cumulées au cours de ces longues années et si possible, créer des emplois pour les étudiants diplômés de l’Université, une des promesses du Labex, et si possible, (re)enseigner à des élèves plus jeunes, du primaire et du secondaire.
Durant mon éméritat, j’ai la chance de voir les entités que j’ai eu un jour l’honneur de diriger, continuer et prospérer, d’avoir été "remplacée" comme professeur par un chercheur en phonétique expérimentale et enseignant hors pair, Didier Demolin, et j’apprécie toujours autant la chance d’avoir un mari " who did support me" (au sens anglais du terme) depuis le temps de MIT, partageant ma passion pour la recherche et ses applications, et qui me supporte encore (au sens français du terme), malgré mon désordre un peu légendaire. Nous avons eu la chance avoir un fils, Julien-Kenji, qui a su trouver également un travail qui le passionne, sans doute la chose essentielle dans une vie ... Et le plus merveilleux des cadeaux d’un métier d’enseignant - chercheur est qu’après la retraite, on a enfin de temps et l’opportunité de réaliser tout ce qu’on aurait aimé avoir le temps de réaliser durant se vie active.